Article de Joe Bowden, Ph.D., et Lucas Brehaut, Ph.D., professeurs adjoints, Université Memorial de Terre-Neuve et chercheurs scientifiques, Ressources naturelles Canada – Service canadien des forêts, et Healy Hamilton, Ph.D., scientifique en chef, SFI
Les pollinisateurs jouent un rôle essentiel dans les écosystèmes du monde entier. La pollinisation, ou le transfert de pollen qui permet à la plupart des plantes à fleurs de se reproduire, est indispensable à la production de la majorité des fruits et légumes dont dépendent nos systèmes agricoles. Mais la pollinisation est tout aussi cruciale pour la santé de nos écosystèmes forestiers. Cela rend très préoccupante la tendance à la baisse bien documentée des populations mondiales d’insectes, y compris dans les régions nordiques, où le changement climatique pourrait exacerber les facteurs à l’origine du déclin des pollinisateurs.
Bon nombre des plantes avec lesquelles les pollinisateurs interagissent revêtent une importance culturelle pour les communautés forestières du Nord. Par exemple, les baies (framboises, fraises des bois, bleuets, etc.) constituent des sources alimentaires saisonnières, et les plantes à fleurs sont à la base de divers remèdes. Certaines plantes sont même utilisées pour des cérémonies et des pratiques spirituelles. Ces interactions entre les plantes et les pollinisateurs vont donc au-delà de simples processus écologiques, jetant les bases de la sécurité alimentaire, de la continuité culturelle et des systèmes de savoirs traditionnels. Ces services écosystémiques forestiers sont particulièrement importants pour les communautés rurales et isolées qui dépendent étroitement de leur environnement immédiat.

L’aîné autochtone Barnes discute avec les étudiants et les chercheurs des différents aspects de la forêt, de ses valeurs et des plantes qui la composent.
Dans la magnifique forêt boréale de l’île de Terre-Neuve, un groupe hétérogène de partenaires collabore pour comprendre le rôle des forêts aménagées dans la conservation des abeilles pollinisatrices et d’autres insectes. Grâce au soutien financier de la Sustainable Forestry Initiative (SFI), des chercheurs de l’Université Memorial de Terre-Neuve-et-Labrador et de Ressources naturelles Canada travaillent de concert avec la Première Nation Qalipu et l’entreprise certifiée SFI Corner Brook Pulp and Paper Ltd. (CBPP) sur le territoire traditionnel des Mi’kmaq pour documenter et comprendre la diversité des pollinisateurs dans diverses forêts aménagées. En combinant les savoirs traditionnels et les approches scientifiques « occidentales », l’équipe étudie la diversité des plantes et des pollinisateurs à travers une chronoséquence de récolte, c’est-à-dire des forêts d’âges différents et donc à des stades différents de régénération forestière. Ce projet vise à faire progresser la compréhension écologique de la manière dont la biodiversité des plantes et des pollinisateurs évolue en fonction du temps écoulé depuis la récolte, en portant une attention particulière aux espèces végétales culturellement importantes dans le but ultime de garantir leur disponibilité continue dans un climat en mutation.
Les chercheurs du projet ont d’abord établi la chronoséquence en 2023, en collaboration avec la CBPP, en mettant en place un protocole d’étude de terrain comprenant des sites répliqués exploités à différents intervalles de temps (il y a 0 à 5, 10 à 15, 20 à 25 et 30 à 35 ans). Au cours des deux dernières années, l’équipe a étudié la communauté des pollinisateurs, la diversité végétale du sous-bois et la manière dont le moment de la floraison, dans un contexte de réchauffement climatique, influe sur la fréquence des visites des pollinisateurs. Ce plan d’échantillonnage est particulièrement adapté pour répondre aux questions pertinentes concernant la santé des communautés de pollinisateurs et de plantes du sous-bois, un axe important des normes SFI 2022 relatives à la gestion forestière et à l’approvisionnement en fibres. La CBPP a soutenu ce plan d’échantillonnage avantageux pour les travaux de terrain requis par le projet, permettant ainsi la collecte de données significatives qui, à leur tour, apporteront des informations sur la composition et l’abondance des plantes et des pollinisateurs sur l’ensemble de leurs terres forestières aménagées.

Exemples de sites issus de la chronoséquence de récolte utilisée pour étudier la diversité des pollinisateurs et des plantes dans la forêt boréale de Terre-Neuve, au Canada. Nous avons sélectionné des sites répliqués au sein de peuplements qui avaient été récoltés 0 à 5, 10 à 15, 20 à 25 et 30 à 35 ans auparavant, fournissant ainsi une série chronologique d’âges et de structures forestières permettant d’évaluer les effets de la récolte sur les pollinisateurs.

Piège à insectes à ailettes bleues placé dans un peuplement en début de succession (âgé de 0 à 5 ans).
Grâce à divers outils et techniques de collecte sur site, les deux dernières campagnes de terrain ont permis de faire plusieurs découvertes surprenantes et importantes. L’équipe a collecté plus de 2 000 spécimens de pollinisateurs, identifiant plus de 50 espèces différentes – non seulement des abeilles, mais aussi des mouches pollinisatrices. Parmi celles-ci, une découverte notable : une espèce de syrphe – le syrphe à bandes jaunes (Chalcosyphus anthreas) – qui n’avait jamais été répertoriée auparavant à Terre-Neuve-et-Labrador! Ces travaux ont également permis de distinguer les lieux et les périodes où les pollinisateurs étaient les plus abondants, par rapport aux endroits où la richesse en espèces, c’est-à-dire le nombre d’espèces différentes, était la plus élevée. Tant l’abondance des pollinisateurs (nombre d’individus) que la richesse en espèces ont atteint leur pic dans les forêts les plus jeunes, récemment exploitées, démontrant que les peuplements en début de succession constituent un élément essentiel du paysage forestier en mosaïque pour la conservation des espèces pollinisatrices et des fonctions écosystémiques qu’elles soutiennent.
L’équipe de recherche a recueilli des données supplémentaires qui sont encore en cours d’analyse, notamment des manipulations de parcelles sur le terrain visant à comprendre comment la floraison réagit aux températures plus chaudes, ainsi que près d’un million d’images prises par des pièges photographiques capturant des événements de pollinisation par les insectes, à partir desquelles l’identification des espèces sera effectuée. D’autres études de terrain visant à caractériser les communautés du sous-bois à travers cette chronoséquence forestière sont actuellement en cours.
Les plantes et les pollinisateurs qui interagissent avec elles ne sont pas de simples figurants dans les écosystèmes forestiers : ils jouent un rôle central dans le fonctionnement, la régénération et la préservation des espèces et des ressources auxquelles de nombreuses communautés accordent le plus de valeur. Cette recherche souligne à quel point les relations entre les plantes et les pollinisateurs sont étroitement liées à la gestion forestière, au changement climatique et aux pratiques culturelles. Le partage continu des enseignements tirés de ces travaux encouragera d’autres organisations certifiées SFI de la région à apprécier, à gérer et à conserver ces éléments souvent négligés mais essentiels de la mosaïque des écosystèmes forestiers boréaux de l’est du Canada.